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MARSEILLE : ODEURS SALÉES
par Cédric Fabre | 01 September 2010
C’est un article du journal « La Provence » qui nous a mis la puce à l’oreille : « Pollution olfactive : le mystère reste entier ». Et le journaliste de livrer des faits peu banals : « (…) Le fond de l’air était pour le moins étrange dans plusieurs coins de la ville (…). Une odeur désagréable, entre le gaz et l’œuf pourri, a en effet assez agressé les narines d’une centaine de Marseillais pour que ces derniers prennent la peine d’alerter les marins-pompiers (…) ». C’est qu’ici, on ne badine pas avec les odeurs inconnues… Nous avons donc plongé dans les écrits des romanciers qui ont tenté de comprendre la cité phocéenne à partir de ses odeurs.
Depuis Zola, le romancier le sait : cette ville est insaisissable. Marseille est d’abord « ville d’ambiance »... Dans les années 40, le grand Blaise Cendrars (1897-1961), en débarquant du paquebot Le D'Artagnan, va déambuler dans le moutonnement interminable de ses maisons, ses ruelles enchevêtrées, entre les usines neuves et les raffineries. Dans cette ville « sale et mal foutue », mais « selon son cœur », ce qu'il hume est également mystérieux : « Marseille sentait l’œillet poivré, ce matin-là »...
Mais revenons à Zola… Dans les années 1860, à l'époque difficile de ses débuts, il écrivit un roman-feuilleton pour le journal « Le Messager de Provence »: Les Mystères de Marseille, où un jeune bourgeois, Philippe Cayol, enlève Blanche de Cazalis, la nièce d’un député... L’action se situe vers 1840. Cachés à Saint-Barnabé, alors petit village en pleine campagne, les deux amants respirent surtout les arômes de la Provence éternelle : « (…) des odeurs âcres qui montaient de la terre, chaude encore des derniers rayons de soleil », où la colline est parcourue « des souffles chauds qui alanguissaient les haleines fraîches qui venaient de la Méditerranée »... Plus bas, le Vieux-Port est grouillant d'activités. Marseille, qui compte alors quelque 200000 habitants, est un port industriel en plein essor. Où les odeurs de la savonnerie du Boulevard des Dames se mêlent à celle de la perfidie des hommes d’affaires : « Le souffle brûlant du négoce pénètre au fond de toutes les maisons ». Quant aux eaux du Vieux-Port, elles ne font pas forcément rêver de grand large : « l'eau épaisse du bassin, entre les ordures de toute espèce, des écorces d'orange, des débris de légumes, des objets sans nom, qui croupissaient dans une sorte d'écume blanchâtre ».
Le Marseille du « romancier des sept mers » Joseph Conrad (1857-1924), qui y situe l’action de son roman La Flèche d’or à la fin des années 1870, est étrangement froid et inquiétant, aux rues vides et désolées « où une poussière sèche s’élevait en tourbillons devant nous »... L’homme avait quitté Cracovie en 1874 pour s’ancrer dans le grand port méditerranéen. Il y mène une vie bohême, rencontre quelques artistes, mais surtout des marins, des pirates (!) et des exilés politiques, « ultra légitimistes » qui soutiennent le prétendant Don Carlos à la couronne d’Espagne. D’abord apprenti sur un navire qui le mènera jusqu’aux Antilles, aux Indes, il acquerra son propre bateau, le Tremolio, grâce auquel il fera de la contrebande d’armes pour les exilés… C’est cette expérience singulière qu’il raconte dans La Flèche d’or, écrit en 1919, dont l’aventure commence et s’achève à Marseille, et notamment dans les cafés de la Canebière : « Il est de certaines rues qui jouissent d’une atmosphère qui leur est propre, d’une sorte de renommée universelle et de l’affection particulière de leurs citoyens. La Canebière est une de ces rues-là ». C’est un soir de carnaval que le narrateur rencontre ses futurs « clients », Mills et le capitaine Blunt : « Les bouffées d’un mistral glacé faisaient, à perte de vue, trembloter les réverbères. Un petit air de folie flottait sur tout cela ». Entre deux expéditions, le contrebandier revient à Marseille, et toujours le vent venu du nord semble vouloir repousser les hommes vers le grand large : « Le mistral hurlait dans le soleil, secouant furieusement les buissons dénudés. Tout était brillant et dur, l’air était dur, la lumière était dure, la terre sous nos pas était dure ». Où l’on comprend l’angoisse et le malaise du marin à terre…
Vingt ans plus tard, vers 1890, Marseille compte 400000 habitants, à l’époque à laquelle l’écrivain amérindien James Welch (né en 1940) situe l’action de son dernier roman, À la grâce de Marseille. Où un jeune Sioux, Charging Elk, venu avec le Wild West Show de Buffalo Bill pour des représentations dans la cité phocéenne, est donné pour mort après une chute de cheval lors d’un spectacle. Perdu, alors que la troupe du Wild West Show a levé le camp pour une destination inconnue, il restera à Marseille plusieurs années, se mariera et aura une descendance...
Pour lui, l'air de la mer est fort et désagréable : « La grande ville dégageait une odeur de sel, de mer et d'hiver, et aussi de fumée et de nourriture -marrons qui grillaient sur des braseros aux coins des rues, pommes frites dorées et pâtisseries au miel... (…) Le Vieux-Port sentait particulièrement mauvais à cause des eaux usées qui s'y déversaient. Le spectacle des chalands ancrés d'un côté du port qu'on remplissait de déchets de toutes sortes, cadavres de rats, de chiens et autres et qui allaient ensuite vider au large leur chargement d'immondices ne choquait plus Charging Elk ». Quatre ans plus tard, en 1893, l’Indien a un emploi dans une savonnerie des quartiers nord, il empeste l'huile lorsqu’il rentre chez lui, dans sa minuscule chambre du quartier du Panier, déjà cosmopolite et populaire : « Une odeur de lessive, de graisse et d'huile de noix de coco, imprégnait l'atmosphère ».
Laissons Charging Elk à son destin… La ville continue de grossir, de se développer au rythme de « l’aventure coloniale » ; elle compte maintenant près de 600000 habitants, dont près de 250000 étrangers : Italiens, Antillais, Arméniens, Algériens… Nous sommes en 1926. En revenant d'un reportage en Pologne, le journaliste Albert Londres (1884-1932) fait escale à Marseille. Il livrera par la suite un récit ébloui, Marseille, Porte du Sud. Et il s'extasie sur la cité portuaire, cette « cour d'honneur d'un imaginaire palais du commerce universel ». Déjà, pour lui, Marseille n’est plus seulement une terre provençale : « Je vous conduis rue des Chapeliers : voilà les gourbis, les bicots, et les mouquères; voilà le parfum de l'orient, c'est-à-dire l'odeur d'une vieille chandelle en train de frire dans une poêle (…) ». Dans les rues du Panier, il note : « Il est impossible de traverser ce quartier sans subir le malaise de son atmosphère. Elle est celle des bas-complots, des pièges. On sent ici que la paresse est élevée à la dignité d'une revendication. (…) On n'y voit que des âmes tarées qui pourrissent. (...) La fripouille passe et repasse devant vous, vous reniflant (...). »
Ah, Marseille et sa canaille ! En ces mêmes années 20 débarque dans la cité phocéenne un « vagabond-troubadour » noir-américain, Claude McKay. Il a déjà voyagé sur les sept mers, écrit nombre de poèmes… Marseille l'enchante, et il en fait un personnage de roman à part entière, dans le sublime Banjo. Où Ray, le héros, joueur de banjo, se lie d'amitié avec d'autres Noirs, dockers, voyous et marins perdus, qui vivent pour chanter et danser dans les cabarets du quartier « réservé » de La Fosse (ancien quartier situé entre le Vieux-Port et la Joliette, sous le Panier), avec d'autres mauvais garçons et filles de mauvaise vie. « Tous s'entassaient dans le grand port provençal, grattant ce qu'ils pouvaient trouver, une journée de travail, un repas, un verre de vin, vivant au jour le jour mais parvenant à subsister entre le wagon de marchandises, le caboteur, le bistrot et le bordel. » écrit McKay. De bar en bar, jusqu'à la rue Bouterie, le boyau de la Fosse, c'est la volupté des bas-quartiers qui attire la petite bande : « Le quartier du Vieux-Port exhalait une odeur écœurante de vie dense, mêlée, entassée, tournant dans un cercle de misère suffocante. Et pourtant tout semblait s'y trouver bien à sa place et s'ajuster tout naturellement (...). Chaque élément contribuait d'une façon essentielle et colorée à créer cette chose indéfinissable qu'on appelle une ambiance ».
Ah, le port ! Il fallait être marin et romancier pour savoir en parler... Louis Brauquier (1900-1976), Marseillais d’origine, était agent des fameuses Messageries maritimes et… poète. Ses textes disent le mouvement des paquebots, la vie grouillante des quais, ils racontent la ville, « tragique et toujours consentante », à travers tous ses métissages : « Le trottoir sent l'extrême Orient et la cuisine grasse des bars ». De fait, les parfums de l'ailleurs sont omniprésents : « Des noms de ville qui flottent aux lèvres comme des senteurs exotiques de vérandas (…). L'odeur, perverse et trouble de l'Afrique, seulement assainie à ses extrémités par les ports algériens et la ville du Cap »…
Alors que Brauquier est envoyé à Shangaï, ou Singapour, pour des missions longues, une Américaine de bonne famille arrive à Marseille : Mary Jane Gold (1909-1997). En pleine guerre. Ayant rencontré Varian Fry, elle l’aide dans ses « œuvres » : le jeune Américain, soutenu par Madame Roosevelt, a dressé une liste d’intellectuels et artistes qu’il faut protéger des Nazis, dont Marc Chagall, André Breton, Max Ernst… Et Mary Jane Gold, pendant ses temps libres, vient traîner dans les recoins les plus infâmes de la ville, tombe même amoureuse d'un truand... La jeune bourgeoise de Chicago s’entiche de la ville, comme elle le raconte dans son autobiographie, Marseille, année 40 : « Marseille (…) était aussi sale qu'animé. Des marchandises du monde entier étaient déchargées dans ses docks, en provenance d'Afrique du Nord et du Proche-Orient (...) Des marins en congé de bord, venus des quatre coins de la terre se répandaient dans ses rues, envahissant ses cafés (...) La ville ne possédait ni magasins chics ni ressources culturelles; les égouts dégageaient une odeur sulfureuse de décomposition qui rappelait Venise (...) C'était comme si la ville tout entière chuchotait ».
Avec la guerre et les bombardements, la ville est défigurée, une partie du quartier du Panier est détruite par les Allemands, en 1943. Avec la reconstruction, d’immenses chantiers subsistent, les quartiers nord s’étirent, tandis que « les villages » conservent leurs airs d’antan. C’est à ces permanences que s’est intéressé l’auteur marseillais Jean-Claude Izzo (1945-2000). Chez Izzo, Marseille est « cité de tous les exils », où son personnage Fabio Montale est prisonnier de l'histoire de ses pères. Total Kheops s’ouvre sur le retour de Montale dans le Panier de son enfance : « Le sol était jonché de sacs d'ordures éventrés et il s'élevait des rues une odeur âcre, mélange de pisse, d'humidité et de moisi. Seul grand changement, la rénovation avait gagné le quartier (...) » Rue Longue des Capucins, l’écrivain note : « On a pu dire que cela ne sentait pas ici les odeurs de la Provence. Et c'est vrai. Ici, cela sent les ports orientaux. Les odeurs du Marseille éternel. Il faut respirer cela, au moins une fois. Se laisser tourner la tête par les épices et la beauté des femmes qui viennent s'y approvisionner ».
Et il s’extasie toujours devant l'apparent désordre urbain de la ville, « résumant » ainsi ce que tous les écrivains auraient finalement pu raconter de ce carrefour méditerranéen : « C'est là que l'on sent -je dis bien sentir- que les deux rives se répondent depuis des siècles. Marseille est charnelle, comme un corps resté longtemps au soleil ».Cédric Fabre
Ouvrages cités :
-Les Mystères de Marseille, d’Émile Zola (Ed. Alinea)
-Banjo, de Claude McKay (Ed. André Dimanche)
-La Flèche d’or, de Joseph Conrad (Ed. Folio)
-À la grâce de Marseille, de James Welch (Ed. Albin Michel/collection Terres d’Amérique)
-Je Connais des îles lointaines (Poésie complète) de Louis Brauquier (Ed. La Table Ronde/Collection La petite Vermillon)

