L'abécéthé des écrivains... de Jean-Claude Zylberstein : de N à Thé

  • JCZ_Recadre
N comme Nouveauté
Je n’ai jamais voulu céder à la facilité que représente la publication d’œuvres récentes, même si ça devient de plus en plus compliqué d’être rentable. Je ne suis pas très sensible à la littérature contemporaine. Sans compter que la grande presse manifeste beaucoup trop d’affection pour les nouveaux auteurs à mon goût. Ca m’agace. Quand on réédite Blé d’hiver de Mildred Walker qui est quand même la grand-mère spirituelle des écrivains du Montana, personne n’en parle. Alors que si on sort un jeune écrivain du Montana, qu’on lance comme une nouvelle marque de savon, tous les journaux s’excitent ! C’est n’importe quoi.  

O comme Ordre du Mérite
De 1985 à 2009, au titre du Ministère de la Culture, j’ai successivement reçu les Croix de Chevalier, d’Officier puis de Commandeur de l’Ordre du Mérite ainsi que des Arts et des Lettres, sans oublier la Croix de Chevalier de la Légion d’Honneur. Je n’y pense pas tous les matins en me rasant, mais sur ma robe d’avocat, ces décorations qui se portent en barrettes comme les militaires font leur petit effet ! J’ai l’air d’un arbre de Noël avec mon ruban blanc et mes insignes mais j’en suis très heureux. Sur le plan professionnel, c’est valorisant. Et sur le plan personnel, c’est une vraie fierté pour un enfant d’immigrés que d’être décoré par le pays qui a accueilli ma famille.

P comme Pologne
Mes parents venaient de Pologne mais je n’ai jamais eu envie d’y aller. D’ailleurs, eux-mêmes n’aimaient pas beaucoup les Polonais. Et puis ils avaient fui le pays le ventre vide. Cela n’entretient pas le souvenir. En ce qui me concerne, je n’ai développé aucun intérêt pour la littérature d’Europe centrale. De toute façon, j’a trop à faire avec la littérature anglo-saxonne.  

R comme rencontres
1964. Jean Paulhan.
J’avais lu dans un numéro de la NRF une nouvelle de Jean Paulhan, Lettre à un jeune partisan, qui m’avait bouleversé (j’ai coutume de dire que ce texte m’a ouvert le ciel). J’ai alors entrepris de lire tout ce qu’il avait écrit. Ecumant les librairies, fouillant les catalogues, les revues et les journaux en quête d’articles éparpillés, j’ai fini par pousser la porte de l’éditeur Claude Tchou au Cercle du Livre précieux, au moment exact où la personne qui devait établir pour lui les œuvres complètes de Paulhan venait de se désister. Heureux hasard, il m’en a confié la charge. On était en 1964 et j’avais vingt-six ans. Quelques jours plus tard, j’ai donc appelé Paulhan. Une voix fluette m’a répondu. Pourrais-je parler à Jean Paulhan ? – C’est moi, a répondu la voix fluette, avant  de me donner rendez-vous chez Gallimard. Lorsque je me suis présenté, c’était étrange. Les gens faisaient tous la gueule. J’avais la sensation de les empêcher de travailler. Et Paulhan, lui même, ne m’a pas fait grande impression. Heureusement, quand je l’ai mieux connu, j’ai trouvé que c’était un type épatant. Je suis fier d’avoir rassemblé ses œuvres complètes. J’ai publié le premier tome en 1966, deux ans avant sa mort, et le dernier en 1977. Les cinq volumes blancs trônent juste derrière moi dans mon bureau au cabinet.
1966 : Guy Dumur.
J’ai fait la connaissance de Guy Dumur alors que je venais de publier le premier tome des œuvres complètes de Jean Paulhan. Il était responsable des pages culturelles du Nouvel Obs et m’avait félicité pour mon travail avant de me demander comment je gagnais ma vie. Il m’a invité par téléphone à venir le voir au Nouvel Obs. « On n’a personne pour parler de jazz. Vous me ferez un papier chaque semaine. » Mais son coup de pouce ne s’est pas arrêté là. Quelques mois plus tard, alors que je venais apporter ma sélection hebdomadaire de disques et que j’avais le nez fourré dans la bibliothèque du service de presse pour voir ce que je pouvais chiper, je l’ai entendu s’interroger à voix haute sur la personne qui pourrait s’occuper de la rubrique des romans policiers au journal. Après avoir balayé les murs de la pièce vide, son regard est tombé sur moi : « Filez tout de suite à la Série Noire chez Gallimard et chroniquez moi des polars ». Je lui ai rétorqué que j’en avais lu quelques uns quand j’étais au collège, en troisième, mais que mes parents étaient contre et que j’avais arrêté depuis. Mais il s’en foutait. Je n’avais qu’à faire semblant ! Chez Gallimard, Marcel Duhamel m’a donné une vingtaine de titres, de quoi combler mes lacunes, et moi qui n’y connaissais rien, je suis devenu le spécialiste Polars du Nouvel Obs pendant presque vingt ans !
1970. Simenon.
Je suis allé interviewer Georges Simenon pour le Nouvel Obs à un moment où j’étais en conflit avec Sven Nielsen, patron des Presses de la Cité, qui était persuadé que j’étais un agent du sionisme international car j’avais publié Sus aux sequins d’Olga Hesky, un polar archéologique avec des cadavres palestiniens. Mais Simenon, lui, m’avait à la bonne car j’avais notamment été l’un des seuls critiques à remarquer qu’il utilisait dans ses romans le passé composé au lieu du passé simple comme ses collègues. Il était au courant de ma brouille et s’est inquiété de mon sort. Je lui ai répondu qu’il était aussi bien informé que le commissaire Maigret ! Il a ri pendant au moins dix secondes, avant de me proposer d’arranger les choses avec Nielsen. J’ai accepté. Mais pas dans le sens qu’il croyait ! Je lui ai expliqué que je voulais reprendre mes études et que j’avais besoin d’être licencié pour toucher le chômage. J’ai eu droit de la part de Nielsen à une superbe lettre de licenciement vantant mes hautes qualités, mais déplorant qu’il n’y ait pas de place dans cette maison pour les développer !
1970 : Bernard de Fallois.
J’ai été présenté à Bernard de Fallois par l’intermédiaire de son bras droit que j’avais rencontré dans une fête. Celui-ci m’avait appris qu’ils lisaient tous les deux mes chroniques polars dans le Nouvel Obs et m’a proposé d’organiser une rencontre. Cerise sur le gâteau, ma femme s’est souvenu l’avoir eu en professeur de français au collège Sévigné. Bernard de Fallois était à cette époque directeur général d’Hachette et il m’a très vite embauché comme conseiller littéraire pour le Livre de Poche en parallèle de mes études de droit. Une chance ! J’y ai appris les ficelles du métier, avant de le suivre chez Julliard. (1968 puis)
1980 : Christian Bourgois.
J’ai sympathisé avec Christian Bourgois lorsque je travaillais aux Presses de la Cité pendant mes seuls dix-huit mois de salariat. A ce moment là, je lui ai conseillé d’acheter deux romans de Léonard Cohen. Par la suite, nous nous sommes revus lors de dîners et il m’a confié quelques dossiers en tant qu’avocat. Jusqu’à ce que je lui soumette en 1980 l’idée de créer la collection Domaine Etranger au sein de 10/18. J’avais quarante deux ans. Mon projet ? Publier de la littérature étrangère en poche, en rééditant les bons auteurs devenus introuvables, les raconteur d’histoires et les « vieilles anglaises ». J’ai commencé par dix titres la première année, puis vingt, puis trente en repêchant Jim Harrison qui ne se vendait pas chez Robert Laffont. Succès quasi immédiat, notamment grâce aux couvertures de 10/18 qui étaient modernes et sublimes – Christian Bourgois avait beaucoup de goût. Trois ans plus tard, fort de ma culture polars acquise au Nouvel Obs, je lui ai proposé une collection de romans policiers historiques inédits, directement en poche, avec de Grands Détectives aux antipodes de ceux de la Série Noire, sans hémoglobine ni violence, et des valeurs positives. Je voulais jouer la carte du paradoxe en créant cette collection au sein même de 10/18, connu jusque là pour son élitisme et son âme gauchiste. Il a accepté le projet et le Juge Ti, Frère Cadfaël ou encore Pepe Carvalho ont fait leurs premiers pas en France. J’ai déposé les noms de mes deux collections à l’INPI (il fallait bien que mes études de droit servent à quelque chose !).  

S comme Sade
J’aime beaucoup les livres érotiques. Chez 10/18, j’ai réédité Sade sous des couvertures illustrées de prises électriques mâle et femme qui ont eu beaucoup de succès ! J’ai aussi publié Andréa de Nerciat, les Poèmes érotiques de Verlaine ou encore Les Onze Mille Verges d’Apollinaire qui étaient tombés dans le domaine public. Une dizaine de titres en tout qui m’ont bien amusé, même s’ils n’ont pas eu beaucoup de succès. Le marché est occupé par des maisons d’édition bien identifiées (La Musardine, Gérard de Villiers…) sur le segment de la littérature populaire, alors que je fais plutôt de l’édition élitiste. La littérature érotique n’est pas ma vocation d’éditeur, même si elle m’intéresse en tant que lecteur.

T comme Thé
Je dois l’un de mes plus beaux moments autour d’une tasse de thé à Marguerite Yourcenar. Je devais l’interviewer pour la revue Combat à laquelle je collaborais de temps en temps et  elle m’avait donné rendez-vous à l’Hôtel Meurice un après-midi. Je suis arrivé dans mes petits souliers, avec toute une liste de questions soigneusement préparées. Mais on n’en a abordé aucune ! Au lieu de cela, nous avons échangé sur mille choses, la littérature, la vie, et je n’ai rien écrit. Mais j’ai passé trois heures délicieuses !


« Les cinq livres qui m’ont fait tenir debout »

1 - La Promesse de l’aube, de Romain Gary
« Le roman qui m’a fait éprouver plus d’amour encore pour ma mère. »

2 - Lettre à un jeune partisan, de Paulhan

« Ce livre m’a appris qu’avoir le cul entre deux chaises était une situation. »

3 - Le Bouquiniste Mendel, de Stefan Zweig
«  Dans une vie antérieure, j’aurais pu être comme le héros malheureux de l’histoire… »

4 - Bourlinguer, de Blaise Cendrars
« Ce texte m’a aidé à m’évader, à voyager et à m’ouvrir aux hommes. »

5 - Les dernières enquêtes du Juge Ti, de Robert Van Gulik
« Le Juge Ti est le plus bel exemple des oeuvres qui apprennent des choses tout en divertissant. »  


Bio express
1938 : Naît un an avant la guerre et grandit pendant l’Occupation
1961- 64 : Chronique des disques de jazz  pour Jazz Magazine
1964 : Lit « Lettre à un Jeune Partisan » et rencontre Jean Paulhan
1966 : Publie le premier tome des Œuvres complètes de Paulhan au Cercle du Livre Précieux (et le dernier tome en 77)
1966 - 86 : Chronique le jazz au Nouvel Obs
1967 - 83 : Chronique le polar au Nouvel Obs
1968 - 70 : Devient éditeur salarié (pendant les seuls 18 mois de sa vie) aux Presses de la cité sous la direction de Sven Nielsen
1970 - 73 : Repend des études de droit et devient avocat spécialisé dans la défense des créateurs
1970 - 75 : Devient conseiller littéraire au Livre de Poche avec Bernard de Fallois
1972 - 74 : Devient éditeur de la collection Chute Libre aux éditions Champs Libre
1975 - 80 :  Suit Bernard de Fallois chez Julliard (Presses de la Cité) et édite des textes oubliés de Nabokov et Primo Levi
1980 : Propose à Christian Bourgois de créer la collection DE chez 10/18 (Presses de la Cité)
1983 : Crée la collection GD chez 10/18
1985 : Reçoit la Croix de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres.
1986 : Est chargé de cours en droit du cinéma à Paris I
1986 - 94 : Chronique le jazz pour la Rédaction du Globe
1995 : Devient éditeur de la collection Pavillon chez Robert Laffont et publie Cormac McCarthy, Margaret Atwood et Bret Easton Ellis
2007  : Crée la collection de livres de poche historiques Texto « Le Goût de l‘Histoire » chez Tallandier.
2009 : Déjà distingué par les Croix de Chevalier puis d’Officier des Arts et des Lettres et du Mérite, Chevalier de la Légion d’honneur et Commandeur des Arts et des Lettres, reçoit la Croix de Commandeur de l’Ordre National du Mérite
2010 : Lance aux éditions Les Belles Lettres une collection  d’essais « Le Goût des Idées »
2012 : Crée la Bibliothèque Policière chez J. Editions
2014 : Poursuit son métier d’éditeur pour les collections Pavillon (Robert Laffont), Domaine Etranger et le Goût des Idées (Les Belles Lettres) et Texto (Tallandier).