L'abécéthé des écrivains... de Jean-Claude Zylberstein : de A à M

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Par Sandrine Roudeix. Photo : Francisco Faure

Il a les mains fines du pianiste qu’il aurait aimé être s’il n’avait croisé la prose de Jean Paulhan. Il a le regard noir, rond et perçant, de l’avocat que la nature humaine n’étonne plus. Il a la silhouette du jeune homme, lettré et fan de jazz, qu’il était à vingt ans lorsqu’il a poussé la porte du Nouvel Obs, à peine arrondie par les années passées à fureter dans les bibliothèques et les catalogues pour dépoussiérer les auteurs oubliés. Sur la petite estrade en bois du Salon by Thé des Ecrivains où il a pris place en cette tiède soirée de juin, pas loin des boîtes de matcha et autres feuilles séchées venues d’Inde, du Japon ou de Chine, la veste bleu marine impeccablement ajustée sur une chemise éclatante, ce trublion de l’édition française nous fait partager
les mots qui ont rythmé sa vie.

A comme Amérique
J’ai un tropisme avec les Etats-Unis ! Inconsciemment, j’associe encore et toujours le pays à la Libération et au jazz. Deux choses essentielles et fondatrices pour moi. Logé sur les épaules de l’homme qui m’avait caché pendant la guerre, j’ai fêté l’arrivée des Alliés en agitant un drapeau américain et en égrainant les noms de tous les jazzmen que je connaissais. Duke Ellington, Benny Goodman… Je croyais que c’était parler anglais que de prononcer ces mots devant les GI’s qui me souriaient et me distribuaient trois fois plus de bonbons et de rations qu’aux autres ! Je garde du Débarquement une émotion très vive. Ca me fend le cœur, comme dirait Marius. Plus tard, j’ai investi les écrivains américains avec la même confiance viscérale.  

B comme Brel

J’ai plaidé différentes affaires pour la succession de Jacques Brel. Il y avait notamment une marque de Jean’s au Brésil qui avait pris comme étiquette « Ne me quitte pas ». L’éditeur international de Brel n’y avait pris garde et j’ai obtenu la résiliation des contrats. J’ai aussi défendu Daft Punk contre France 2 qui avait utilisé un extrait d’un de leurs disques comme fond sonore d’une émission. J’ai demandé un euro symbolique et que la chaîne diffuse un message déroulant d’excuses avec voix off autant de fois que le morceau de musique avait été entendu, soit vingt-quatre fois en quarante huit heures ! Ce sont des plaidoiries très intéressantes qui en disent long sur notre société.  

C comme Collections

J’ai l’esprit de collections. De 1967 à 1983, alors que je rédigeais des chroniques polars pour le Nouvel Obs, j’ai précieusement gardé tous les livres que je recevais en service de presse. Van Gulik, Scerbanenco, Montalbán, Sjowall & Walhooö… C’est grâce à eux que j’ai eu l’idée de créer la collection Grands Détectives. Au fil des années, je voyais les têtes de leurs héros s’échapper des étagères de ma bibliothèque en m’apostrophant : « Tu as réédité Greene, Forster, Saki, mais tu ne fais rien pour nous ! ». Le nom de Grands Détectives m’est venu en lisant une anthologie de nouvelles américaines qui réunissaient une ribambelle de détectives. Mais mon esprit de collections ne s’est pas arrêté là ! J’ai encore 30 000 vinyles de l’époque à la campagne. Du jazz, essentiellement. Et encore 9 000 livres de la collection 10/18. Au départ, j’avais gardé trois exemplaires de chacun des trente titres qui sont sortis la première année. Il y avait écrit sur la couverture « Collection dirigée par Jean-Claude Zylberstein » et je pensais que cela constituerait un joli souvenir pour mes deux fils. Je n’imaginais pas que j’en publierai autant. Et pendant si longtemps !  

D comme Droit
Après la guerre, mes parents m’ont inscrit en médecine, mais cela m’a très vite écoeuré. Comme dans beaucoup de familles, ils m’ont alors rétorqué que si je ne devenais pas médecin, je serai avocat. Fin de la discussion. Sauf que je me suis rapidement rendu compte que je ne voulais pas passer ma vie sur les bancs des tribunaux à régler des divorces et des baux. J’ai décroché en deuxième année… Et suis revenu à mes premières amours : le jazz et la lecture. Je me suis mis à écrire des notices de jazz puis de polars. Jusqu’à ce que je découvre qu’il y avait un droit spécifique en matière d’édition et de presse qui pouvait me permettre d’être avocat sans m’occuper de commercial, de familial ou de pénal. Une révélation ! J’ai donc repris mes études et suis devenu avocat à trente-cinq ans en 1973. Je me suis voué aux affaires de plagiat et de diffamation ainsi qu’à la défense des écrivains, de Salman Rushdie à Françoise Sagan, tout en poursuivant mon parcours de journaliste et surtout d’éditeur. Mes compétences juridiques ont facilité les choses. Ma carrière est finalement née de circonstances et de rencontres.  

E comme Editeur
Je suis heureux de ne pas avoir été éditeur salarié dans une maison. Les contraintes économiques noient la créativité et l’enthousiasme. J’aurais été obligé de publier des livres que je n’aurais pas aimés, ce qui est hors de question ! Sans compter que je n’ai jamais envisagé l’édition en fonctionnaire qui fait passer un grand format en poche en appuyant sur un bouton. Je n’ai pas l’âme d’un homme d’affaires. Mon idée est, à mon humble mesure, de réparer les injustices. Je fais de l’édition par défaut, en prenant conscience de ce qui me manque. Et je ne publie que les auteurs que j’estime, les titres que je juge essentiels. C’est subjectif. Ma  bibliothèque idéale. Je fouille les étagères de ma maison de campagne pour retrouver mes vieux livres chéris tombés dans l’oubli ou je scrute le fonds des maisons d’édition étrangère. Je suis un bouffeur de catalogue, quoi ! Un chercheur de livres épuisés devenus incontournables. Un redresseur de torts. Et je me donne beaucoup de mal pour vendre mes livres à plus de 2 000 ex., même si c’est de plus en plus difficile. Le marché de la librairie n’est plus ce qu’il était. Ni celui de l’édition, d’ailleurs. J’ai connu la fin de l‘ancien monde et le début du nouveau où on parle marketing, où les commerciaux parviennent à des postes de direction et où leurs opinions finissent par l’emporter sur les exigences éditoriales. L’éditeur est malheureusement aujourd’hui plus souvent le pdg qui signe les chèques que le directeur de collection. Le contraire de ma vision du métier et de la vie. J’entends tout faire par plaisir. Sans plan préétabli. C’est une vocation. Je veux assurer la permanence des bons livres en librairie, ceux qui entretiennent le goût de la lecture. Je veux aussi montrer qu’à côté d’une littérature blanche ou au contraire populaire, il y a d’excellents textes qui divertissent et ouvrent sur le monde. Voilà mon apport, mon rôle et mon goût. Mais je publie aussi pour ne pas désespérer des gens. Pour y croire, toujours.  

F comme Femmes
Je suis d’avantage un homme de cabinet qu’un homme des grands espaces ou un sportif. J’ai donc naturellement privilégié les relations avec les femmes plutôt qu’avec les hommes, à quelques exceptions près. Je les trouve plus sensibles, plus courageuses. Je les admire beaucoup. Et puis, comme Romain Gary, je revendique la part de féminité qui est en moi. Il y a plusieurs femmes qui ont compté dans ma vie. A commencer par mon épouse, Marie-Christine, que j’ai rencontré en 1966 alors qu’elle avait 21 ans et moi 28. La pure lumière qui a guidé – et qui guide toujours – mes pas ! C’est grâce à elle et à sa famille que j’ai repris le chemin de l’université. Il y a aussi eu Dominique Aury, la compagne de Jean Paulhan. C’est elle qui a écrit sous le pseudonyme de Pauline Réage le célèbre livre « Histoires d’O ». J’ai oeuvré avec elle à l’établissement de la correspondance de Paulhan. Avec Marie-Christine, on la retrouvait régulièrement en week-end dans sa maison de campagne. C’était une femme remarquable. Nous sommes restés amis jusqu’à sa mort.  

G comme Guerre
Je suis né en 1938, juste avant la guerre. Et j’ai grandi pendant l’Occupation. J’ai été recueilli par ce qu’on appelle aujourd’hui des « Justes ». Des gens qui, au risque de leur vie, ont caché le petit Juif d’origine polonaise que j’étais. Je passais pour l’enfant naturel né des œuvres du fils aîné avec la coureuse du pays qui était partie en zone libre à l’arrivée des Allemands en me déposant dans un panier. Jolie fable ! Pour avoir été sauvé par ces Justes qui ne dédaignaient pas les Croix-de-Feux, j'ai compris très tôt que le nationalisme, dont mon maître Paulhan n'était pas le moindre partisan, ne conduit pas nécessairement au fascisme et moins encore à l'antisémitisme ou à la xénophobie. J’ai aussi appris l’humilité et la générosité.  

H comme Histoire
Comme l’a exprimé Mauriac, je suis aujourd’hui arrivé à un âge où les héros de romans ne me font plus rêver. J’aime la littérature classique et aventurière, mais j’ai toujours eu un faible pour l’Histoire. C’est cette sensibilité qui m’a incité à lancer la collection de polars historiques chez 10/18 en 1980 mais aussi, dernièrement, en 2007, Texto chez Tallandier. Au départ, le patron des éditions m’a demandé si je pensais qu’il y avait de la place dans le domaine du polar historique pour une maison comme la sienne. Je lui ai répondu que c’étaient des livres qu’il fallait traduire et qui coûtaient cher. Et puis il était hors de question que je fasse concurrence à 10/18. Je lui ai donc soumis l’idée de créer une collection de livres d’Histoire au format de poche. Il y avait de quoi avec les mémoires de Churchill qui se lisent comme un roman d’Evelyn Waugh – humour compris – ou l’histoire des propriétés du roi Léopold au Congo. Comme j’avais au départ déposé le nom Texto pour publier des 10/18 à deux euros, je l’ai ressorti pour ce projet. Cette collection est pour moi le moyen de ramener en librairie les grands de ce monde et de raconter l’Histoire après les années 70. Un pari réussi puisque l’un des premiers titres, Histoire de France de Jacques Bainville, s’est vendu à 27 000 ex.   

I comme Indépendance
Devenir avocat m’a sauvé. Porter la robe noire m’a aidé à garder mon indépendance en ne faisant que ce qui m’amuse. Un privilège dans l’univers du livre de plus en plus difficile en raison de la financiarisation des milieux culturels comme dans la société d’une manière générale. Je tiens plus que tout à ma liberté de penser et d’agir.

J comme Jazz
J’ai toujours adoré le jazz. Mes parents « adoptifs » avaient une grande sensibilité artistique. Mon père animait une revue culturelle et il avait des centaines de 78 tours qui trompettaient en boucle dans la maison. Plus tard, j’ai désespéré ma mère en abandonnant ma deuxième année de droit pour ne plus m’intéresser qu’à ça. Miles Davis et John Coltrane étaient mes maîtres. J’écrivais des articles pour Jazz Hot et Jazz Magazine. J’entretenais une correspondance acharnée avec les maisons de disques. Je recevais leur titre que j’achetais 5 francs et revendais 15 francs aux puces. Ma mère s’inquiétait de voir que je ne fichais rien, mais je n’y prêtais pas attention. Je lui montrais juste mes disques en jubilant et m’extasiant sur le fait qu’il y avait marqué High Fidelity ! Quand j’y pense, je crois que le jazz m’a plus tenu compagnie que la littérature. La musique est quelque chose de sensuel au sens anesthésique. Ca fait passer les douleurs. Ca console. Tandis que la littérature interpelle. Mais comme c’était quand même mes deux passions, j’ai fini par les réunir en créant une collection de poche de musique chez 10/18 dans les années 90. Musique & Cie. Sans grand succès…  

L comme lecture
J’ai découvert la lecture dans le grenier de mes parents « adoptifs » pendant la guerre en passant des heures plongé dans les numéros de « L’Illustration ». Je dois tout à la littérature. Je dois tout à Alexandre Dumas, Jules Verne, Jack London, mais aussi beaucoup à Primo Levi, Italo Calvino, Philippe Roth et Vargas Llosa. Les livres m’ont toujours aidé à rebondir. Ce sont des outils de liberté et de réussite à la portée de tous.  

M comme Mémoires
J’aimerais bien écrire mon autobiographie mais par extraits. Raconter les sept ou huit épisodes de ma vie qui pourraient donner du courage aux gens. Parce que comme le dit Paulhan, je suis loin d’être intelligent tous les jours. Je l’intitulerai « Morceaux choisis ». J’ai déjà écrit soixante pages, de mon enfance aux années 80. J’ai écrit sur ma captivité, la guerre que j’ai vécue. On dit d’ailleurs que les enfants cachés devraient tous faire une psychanalyse. Sauf que je suis contre la psychanalyse. Je préfère de loin la lecture. On sait qu’on doit se déconstruire pour aller mieux sans savoir si on réussira à se reconstruire après. J’aime mieux rester dans un état que je connais ! Et partager des émotions. Mais j’hésite cependant à poursuivre ce projet de mémoires car je ne veux pas me censurer. En tant qu’avocat, il m’est arrivé de voir tellement de choses… Dans ce milieu, les gens se prennent pour des seigneurs alors que le roi n’est même pas leur cousin ! Je ne suis pas sûr d’avoir envie de creuser. Je n’ai plus l’âme d’un catcheur, si tant est que je l’aie déjà eue. Je préfère être dans la contemplation, profiter de l’instant. Et écouter du jazz !