Entretien avec Marie Desplechin

  • Desplechin

    Marie Desplechin devant le Palais de la Porte Dorée

MARIE DESPLECHIN "L'écriture de Danbé a été une expérience très étrange"

Les 19 et 21 avril ont eu lieu deux représentations de Danbé, spectacle musical sous casque de la compagnie Mic'zzaj, adapté du livre du même nom, coécrit par Aya Cissoko et Marie Desplechin.
Danbé, livre publié en 2011 chez Calmann-Lévy (puis en Points seuil en 2012), est l'histoire de la vie d'Aya Cissoko, championne de boxe. A cette occasion nous avons rencontré Marie Desplechin, qui s'est prêtée au jeu de l'interview.

Le Thé des Écrivains : Aya Cissoko avait déjà tenté d'écrire un livre sur sa vie avec une journaliste de L'Équipe, n'était-ce pas difficile de reprendre un travail qui n'avait pas abouti  ? Quelle est pour vous la différence entre l'approche journalistique et l'approche littéraire, et surtout qu'est ce que cette dernière peut apporter ?

Marie Desplechin : Quand nous avons commencé, nous sommes reparties de rien. C’était une conversation entre deux personnes, dont l’une racontait à l’autre. L’ordre qu’Aya a adopté a été très important. Ainsi, l’enfance était majoritairement présente, dans son ordre chronologique, le bonheur d’abord et puis les épreuves, et puis la reconstruction. Le livre reflète l’ordre de cette parole.
Une approche plus journalistique aurait été sans doute de partir des « événements », les catastrophes, les championnats, les victoires. Là, comme nous étions dans une démarche plus littéraire, nous avions le temps de nous attarder sur l’enfance, de tenter d’approfondir le souvenir, l’émotion. Par ailleurs, nous avons porté une grande attention à l’écriture, les mots pesaient leur poids, et nous avons beaucoup discuté du rythme du récit, d’un mot ici ou là, de ce qu’il voulait dire pour elle, pour moi. Ce souci de précision, mélangé du souci esthétique, me semble relever plus traditionnellement d’une écriture littéraire que journalistique. Ce qui a relevé d’une pratique journalistique s’est retrouvé dans l’enquête que j’ai faite (j’ai rencontré longuement une dizaine de proches d’Aya, je suis allée chercher le dossier chez l’avocat, j’ai fait des recherches sur la presse de l’époque, sur l’histoire de l’immigration malienne…). Il ne s’agit pas d’un texte de fiction, même si le texte fictionne. Nous étions très attentives à l’exactitude des faits. Mais nous avons aussi sciemment choisi de ne pas évoquer des événements, ou des personnes (ce qui a fait là aussi l’objet de discussion). C’est à dire que cette histoire que nous avons relatée, nous l’avons rebâtie. Il y a tout un jeu de l’écriture entre le vrai, le juste, le possible. Disons peut-être qu’une approche proprement journalistique privilégierait l’exceptionnel, le spectaculaire, l’étranger. Tandis qu’une approche plus littéraire chercherait à dévoiler la part d’universel dans l’unique (par le choix des éléments du récit, l’évocation des sentiments, le souci esthétique). Mais il existe une quantité de ponts (largement empruntés) entre les deux approches, et depuis longtemps. Je suis très intéressée par le mélange des écritures littéraire, journalistique, sociologique, historique…
J’ai pris connaissance du travail de Dominique Bonnot alors que nous en avions presque terminé avec l’écriture. C’est une femme très humaine, très à l’écoute, qui m’a donné toutes ses notes et le début de son travail. Mais Aya n’était sans doute pas prête à revenir sur son histoire quand elles ont commencé à travailler. Quand je suis arrivée, du temps avait passé, les premiers pas avaient été faits. Nous avons eu une relation apaisée, confiante, que nous devons en partie au travail de Dominique.

TDE : On sent une grande complicité entre Aya et vous (que l'on perçoit dès la photo sur la quatrième de couverture), cette complicité était-elle présente dès le départ ou s'est-elle créée au fil de votre travail ?

M.D. : Il s’agissait d’un pacte. Nous commencions sans obligation de résultat, nous prendrions tout le temps qu’il faudrait, tout ce que j’écrirais serait soumis et corrigé au fur et à mesure de l’écriture… Nous avons co-signé ce livre, il n’y avait pas de rapport de force entre nous. Mon sentiment était qu’Aya était très discrète, secrète même, depuis toujours. Elle avait grandi dans le silence. Mais ce silence lui-même était très beau, et sa manière de le briser très émouvante. J’ai mis beaucoup de temps à écrire, à trouver le moyen d’aborder les choses d’une manière qui nous convienne à toutes les deux, ni emphatique, ni froide. Il a fallu aussi que j’aille chercher ce qu’elle ne disait pas. Que je lui soumette, qu’elle l’accepte (ou pas) et le développe. C’était une expérience très étrange, pour nous deux. Pour elle, de se mettre à distance de sa vie, et de la confier. Pour moi, de me fondre dans son récit.

TDE : Puis-je vous demander si vous avez vu le spectacle musical, et ce que vous en avez pensé ?
J’avais assisté à une représentation du Journal de Clara, qui m’avait beaucoup touchée et j’avais toute confiance dans la compagnie. J’étais convaincue de leur talent, et de leur sincérité, essentielle dans la mesure où ce texte est particulièrement personnel et grave. J’ai préféré ne pas revenir sur le texte, leur laissant le soin de le « couper » eux-même pour le ramener à une longueur susceptible d’être mémorisée et jouée. D’abord il est particulièrement difficile de choisir dans un texte qu’on a écrit, surtout quand il est aussi dense. Ensuite j’ai pensé que je ne saurai pas prendre en compte le travail du son et de la musique, et qu’il fallait l’avoir en tête en réduisant  le texte. Évidemment, quand je l’entends, j’entends aussi ce qui était écrit et qui n’est pas dit. Pour cela, je suis la pire spectatrice imaginable. Mais j’ai pu constater que l’adaptation fonctionnait vraiment en écoutant les spectateurs à la sortie de la représentation. Pour eux, l’histoire se tenait, avec toute son émotion, et rien ne manquait. C’est donc que l’essentiel du livre, son sens, y était. J’ai été émue par le résultat, et admirative du travail spectaculaire d’Olivia Kryger notamment qui mémorise et interprète le texte. Je suis également très sensible aux sons d’archive qui sont utilisés et ouvre une belle perspective dans le récit.

TDE : Danbé est un récit qui en librairie trouve sa place du côté de la littérature "adulte", mais c'est une lecture que l'on peut tout à fait conseiller à des adolescents, pour quelles raisons selon vous ?

Quand le livre est paru, j’ai très vite eu des échos de lectures d’adolescents de 13 ou 14 ans. Ils étaient très favorables. Je crois que la clarté du texte, son rythme, favorisent la lecture. Il semble aussi que les « histoires vraies » sont appréciées des lecteurs jeunes et occasionnels. De plus, le livre insiste sur les époques de l’enfance et de l’adolescence, et les jeunes lecteurs peuvent ressentir pour Aya une sympathie d’autant plus grande qu’il s’agit une histoire contemporaine, et que la figure d’Aya peut en évoquer d’autres, familières. Enfin, ce livre se présente clairement comme un récit d’apprentissage, qui raconte comment on affronte les épreuves et comment on en triomphe. Le récit soit à la fois éprouvant et porté vers l’espoir. Là, qu’il s’agisse de fiction ou de non fiction, le jeune lecteur sait apprendre quelque chose de l’existence. Pour toutes ces raisons, je suis contente qu’il soit lu par des collégiens et des lycéens.

Propos recueillis en avril 2013 par Hélène Salat, responsable de La Librairie du Palais de la Porte Dorée
Tous droits réservés Thé des Écrivains

Danbé est en vente dans nos trois librairies ainsi que sur notre boutique en ligne