Entretien avec Alice Zeniter

  • Zeniter
Le Prix Littéraire de la Porte Dorée 2013 à été attribué à Mathias Enard pour "Rue des voleurs" (Actes Sud). A l'occasion de la remise du Prix nous avons rencontré Alice Zeniter, lauréate de la première édition, membre du jury 2013 et fraîchement récompensée du Prix du livre Inter pour "Sombre Dimanche" (Albin Michel)

Le Thé des Écrivains : le prix du livre Inter 2013 vient d’être attribué à votre dernier roman “Sombre dimanche” (déjà récompensé par le prix de la Closerie des Lilas). En 2010, vous étiez la première lauréate du prix littéraire de la Porte Dorée avec “Jusque dans nos bras”, pouvez-vous nous parler de ce que représente pour vous recevoir un prix littéraire, et plus précisément la signification que vous accordez au prix littéraire de la Porte Dorée ?

Un prix littéraire, c'est toujours un beau moment pour un livre : le début d'une deuxième vie, la rencontre avec un nouveau lectorat, etc. Pour le prix de la Porte Dorée, il y avait quelque chose d'encore plus fort dans le fait qu'il s'agissait de la première édition. Donc le prix devait se définir une identité sur ce premier choix. Je ne croyais pas beaucoup en "Jusque dans nos bras” parce que le livre était assez léger et drôle sur le thème de l'immigration et je pensais que la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration voudrait quelque chose de plus sérieux pour cette première édition du prix. J'ai donc été très touchée de constater que non.  

Le Thé des Écrivains : Cette année vous faisiez partie du jury, vous avez donc vu les deux facettes de cet événement, qu’avez vous retiré de cette expérience ?

J'aime beaucoup lire et parler des livres qui sont sélectionnés par les organisateurs. Je découvre chaque année des auteurs. Je m'étonne de voir que la lecture est vraiment un exercice personnel et que ce que nous pensons être des évidences sur un livre ne sont pas du tout partagées par d'autres jurés. On a l'occasion de découvrir dix ouvrages, puis dix lectures différentes de chaque ouvrage. C'est très riche.   

Le Thé des Écrivains : Mathias Enard est le lauréat 2013 pour “Rue des voleurs”. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le livre et le choix du jury ?

Le livre suit les pérégrinations de Lakhdar, un jeune marocain qui s'éloigne de sa famille. C'est un voyage sans aventures, d'enfermement en enfermement, une interrogation sur l'exil et sur la possibilité d'appartenir à une communauté humaine, de s'y sentir bien. En même temps, c'est un conte raconté dans une langue très belle, jamais plainte, jamais pathétique, toujours juste. Il dessine différents visages de l'exil et pour le prix de la porte Dorée, c'était donc un formidable lauréat.  

Le Thé des Écrivains : dans “Jusque dans nos bras” vous mettez en scène une jeunesse française dans la première décennie des années 2000, et vous ancrez l’histoire dans une actualité politique. Mathias Enard évoque dans “Rue des voleurs” la jeunesse marocaine et espagnole, et son roman se déroule lui aussi dans une actualité politique très proche de nous (les révolutions du printemps arabe et la naissance du mouvement des indignés). Pensez-vous que le climat politique et historique très immédiat est une bonne source d'inspiration pour faire de la littérature?

Je crois surtout qu'il n'existe pas de vérités générales à ce sujet. Certains sujets, quand ils nous atteignent, nous apparaissent comme des matériaux littéraires, de formidables histoires en puissance, alors que d'autres resteront de l'information uniquement. Et on ne décide pas forcément lesquels. Il y a des événements d'actualité qui nous indignent, on se dit parfois que pour être un écrivain engagé dans la course du monde et pas un ermite, on devrait écrire dessus, mais ce n'est pas parce que ces sujets nous parlent qu'ils vont réussir à devenir un roman. En revanche, lorsqu'ils le deviennent, leur proximité dans le temps n'est plus un problème. Puisque nous entrons dans la fiction, dans la transfiguration. La proximité des événements est surtout un problème pour produire sur eux des discours qui font du sens et qui les analysent (causes, conséquences notamment). Les histoires, c'est autre chose.  

Propos recueillis le 4 juin 2013 par Hélène Salat, responsable de La Librairie du Palais de la Porte Dorée
Tous droits réservés Le Thé des Écrivains


A lire : Mathias Enard, Rue des voleurs, Actes Sud, Prix de la Porte Dorée 2013
Alice Zeniter, Jusque dans nos bras, Le Livre de Poche, Prix de la Porte Dorée 2010
Alice Zeniter, Sombre dimanche, Albin Michel, Prix du livre Inter 2013