"Au Thé des Écrivains" de Viviane Tourtet - 2ème partie

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Au Thé des Ecrivains
une nouvelle de Viviane Tourtet - deuxième partie
(relire la première partie)

Elle jeta un coup d’œil à ses voisins, un homme en pardessus à sa droite qui passait son temps à regarder une affiche de cinéma indien accrochée sur le mur d’en face. Elle se demandait ce qu’il pouvait bien lui trouver. Mais après tout, il en fallait pour tous les goûts. Elle sourit intérieurement en pensant qu’elle préférait à cette actrice quelque peu sensuelle et aguicheuse, le John Keats qui se morfondait au fond de sa tasse. Elle essaya de se remémorer ce qu’avait bien pu écrire le poète anglais, sa mémoire flanchait un peu ces derniers temps, elle retrouva néanmoins le titre d’une œuvre « Endymion » qui avait du reste inspiré Dan Simmons, auteur de science-fiction.

Lui, ne cessait de sourire au mur d’en face, comme victime d’un rapt en salle. Du reste lorsqu’il s’adressa à elle, sa voisine de gauche, elle se demanda s’il n’était pas sous influence tant son regard était brillant et vague. « Pardonnez-moi Madame de vous importuner ainsi mais j’ai quelque chose de particulier à vous demander. » Encore un de ces dingues qui souffrait de solitude… « Je pense savoir de quoi il s’agit », lança t’elle inconsciemment, en proie à une vive agitation intérieure. « Cela m’étonnerait fort ! » répondit-il, un peu vexé. Serait-elle voyante ? « Quelqu’un vous a souri du fond de votre tasse ? » Le pauvre homme regretta de lui avoir adressé la parole, lui qui cherchait à être rassuré, voilà qu’il était tombé sur quelqu’un qui déraisonnait encore plus que lui ! « Assurément pas, Madame ! » Il se demanda finalement s’il devait partager avec elle la raison de son émoi. Mais après tout, quand bien même elle serait voyante, elle pourrait peut-être l’éclairer sur le phénomène paranormal auquel il était confronté depuis qu’il s’était approché de ce satané lieu ! « Vous voyez cette affiche de cinéma sur le mur en face de nous ? » « Oui, je me disais justement tout à l’heure qu’elle n’était pas du meilleur goût, pas du mien, en tous cas ! » « C’est à cause d’elle que je suis entré ici. Figurez vous que j’étais sur le seuil quand l’actrice m’a invité du regard à entrer ! » Un silence s’installa entre les deux interlocuteurs. « Vous ne me croyez pas, n’est-ce pas ? » « C’est que… », parvint elle à répondre. « C’est que voyez-vous la même chose m’est arrivée ou presque. » Ces mots piquèrent la curiosité de l’homme au pardessus qui invita sa voisine à s’asseoir à sa table. « Que voulez-vous dire ? » « Comme vous, je n’ai pu résister à l’envie de découvrir ce lieu ; je suis entrée, me suis assise et ai commandé un thé anglais, délicieux du reste. » « Oui, mais cela n’a pas d’importance. Venez-en au fait », s’écria-t’il un peu nerveux. « Lorsque j’ai approché mon visage de la tasse, j’ai aperçu au fond le visage de John Keats qui me souriait, je n’en croyais pas mes yeux. Je me suis penchée à plusieurs reprises mais son visage était toujours là. Le plus surprenant est qu’il n’était pas toujours tourné dans la même direction. C’est très troublant tout de même. » « J’en conviens, chère Madame, j’en conviens. Mais laissez-moi vous raconter comment les choses se sont passées pour moi. » « Je vous en prie », dit-elle d’une voix douce. « Lorsque j’étais sur le seuil de la porte, l’actrice m’a fait signe de la main d’entrer. Oui, oui, de la main. J’étais comme hypnotisé. Je suis donc entré et suis venu m’asseoir ici. Mais depuis que je suis ici, occupé à boire mon thé russe, tout aussi délicieux que le vôtre sans doute, elle n’a cessé de me sourire, allant il y a encore quelques minutes, jusqu’à esquisser un baiser de sa bouche pulpeuse. J’en avais les sens tout retournés. Et c’est là que je me suis décidé à vous aborder. » « Croyez-vous que nous soyons les seuls à voir ces choses ? » demanda-t’elle. « Je n’en ai pas la moindre idée, chère Madame. Mais qu’importe !  Nous voici à présent liés par un incroyable secret. Venez-vous souvent ici ? »  Non seulement il se sentait seul sans doute mais c’était un dragueur de surcroît… Elle ne s’était pas suffisamment méfiée. Elle décida de couper court, regarda sa montre et prétexta un rendez-vous chez le médecin pour prendre rapidement congé de lui. « Quel dommage que vous partiez si vite ! Nous avons à peine abordé le sujet ! » « Vous m’en voyez désolée mais peut-être une autre fois… » dit-elle rapidement tout en enfilant son manteau et en réglant sa note.

Elle était déjà partie… Lui, resta jusqu’à la fermeture, regarda une dernière fois l’actrice dans les yeux et se résolut à quitter les lieux, non sans un petit pincement de cœur. Ainsi finit le premier soir. Elle revint dès le lendemain. Cette fois, elle prit le temps de découvrir la librairie qui offrait des titres intéressants. La littérature indienne y était notamment présente avec des ouvrages de jeunes auteurs, d’auteurs régionaux. Elle feuilleta quelques livres sur le cinéma, lut non sans délectation quelques poèmes épars quand son regard fut attiré par une très belle photographie. Un homme, la soixantaine, les cheveux blancs clairsemés était assis sur une chaise, juché sur un tas de ce qui parut être des navets et occupé à les éplucher. Le tas était énorme et la photo cocasse. Amusant, pensa-t-elle ! Les photographes avaient de ces idées aujourd’hui mais elle reconnaissait que c’était cela le talent, le vrai, faire d’un instant banal et ordinaire un moment de magie pure. Elle se dirigea vers le présentoir central qui exposait quelques ouvrages d’auteurs nordiques, elle nota quelques titres dans son petit carnet rouge qui l’accompagnait partout. Avant d’aller prendre un thé, elle jeta un dernier coup d’œil à la photographie et émit un très discret : « Oh ! »

Elle n’osa plus lever les yeux et s’empressa d’aller s’asseoir sur la banquette. Elle prit machinalement la carte d’une main et commanda un thé allemand, plus épicé certainement que l’anglais qu’elle avait dégusté la veille. Le jeune serveur le lui apporta quelques instants après. Son cœur battait un peu vite et pour tenter de calmer le jeu, elle tourna les pages de son carnet comme à la recherche d’un mot-clé qui l’éclairerait sur la vision qui l’avait comme saisie. C’est quand elle arriva à la dernière page que lui, entra, toujours vêtu du même vieux pardessus au tissu élimé. Il alla directement à la caisse et demanda quelque chose au vendeur qui lui répondit que ce n’était pas possible. L’affiche faisait partie d’une collection que le propriétaire des lieux montrait au public selon un système de roulement mais n’était pas à vendre. Lui sembla déçu et traîna sa mélancolie jusqu’à la chaise la plus proche du salon de thé. Petit à petit, dans le silence et la douceur du lieu, elle se calma et se décida à siroter son thé. Lui, prit son temps avant de faire signe au serveur de lui donner un thé vert japonais. Il passait sa commande quand un « Ah ! » vint se glisser dans sa phrase. Il ne venait pas de lui mais d’elle, elle qui déjà avait lâché un « Oh ! » il y a quelques instants à peine. Il tourna la tête et la vit, cette femme avec laquelle il avait échangé quelques mots la veille. Il lui fit un signe de tête auquel elle s’accrocha comme à une bouée de sauvetage. « Ah monsieur, bonjour. Je suis contente de vous revoir. Vous souvenez-vous de notre conversation d’hier ? » « Chère Madame, assurément. De tels propos ne s’oublient pas du jour au lendemain et dans une vie aussi banale que la mienne, une journée comme celle d’hier est à marquer d’une grande croix, je vous assure ! » Elle se demanda s’il allait continuer ainsi longtemps ou s’il serait assez galant pour l’inviter à s’exprimer. Il fut assez galant. « Mais je parle, je parle… Vous semblez très agitée Madame. Que vous arrive t’il, si ce n’est pas indiscret de vous poser cette question ? » Elle était sur des charbons ardents. « Monsieur, hier soir l’actrice représentée là haut sur l’affiche vous avait souri, n’est-ce-pas ? Elle avait même bougé sa main… Monsieur, sur le mur au fond de la librairie se trouve une photographie qui représente un homme, assez séduisant pour tout vous dire, qui est assis sur une montagne de navets qu’il est en train d’éplucher. J’ai regardé cette photo un moment, fascinée par la créativité de l’artiste qui en est l’auteur et par le charisme du sujet photographié, j’ai fait ensuite quelques pas dans la librairie et quand j’ai regardé à nouveau la photo, l’homme avait glissé et se trouvait tout en bas de l’amoncellement de navets… C’est impossible n’est-ce-pas et pourtant je n’ai pas rêvé ! »

« Je comprends ce que vous ressentez pour l’avoir moi aussi vécu hier. Aujourd’hui, j’ai eu la même vision que vous hier, dans ma tasse de thé. J’avais pris un thé allemand et lorsque je me suis approché de ma tasse pour y plonger un morceau de sucre, j’ai aperçu de manière très distincte le visage de Goethe qui à un moment s’est pris la tête entre les mains. Madame, il se passe ici des choses extraordinaires et ce n’est pas moi qui m’en plaindrais. Je trouvais jusqu’ici l’existence bien fade et sans grand intérêt, du moins en dehors de chez moi. Mais à présent, je suis aux anges. » « Moi, Monsieur, je n’en dirais pas autant mais puisque vous dites être aux anges, sans doute vais-je me ranger à votre avis et dire que oui, cet endroit me plaît. Sans doute, Monsieur, aurons-nous l’occasion de nous y revoir ? » « Je le pense aussi. » Ainsi finit le second soir.

Puis vint le troisième soir. Lorsqu’il sortit de chez lui, les mains dans les poches, il sut qu’il finirait la journée au Thé des Ecrivains. Ce lieu était devenu pour lui un second chez lui, où son imagination pouvait déambuler à sa guise, où l’insensé pointait son nez plus souvent qu’à son tour. Il était finalement à son image, celle d’un poète un peu fou. Quant à elle, elle hésita un peu mais étant comme l’enfant d’éléphant, d’une insatiable curiosité, ses pas la conduisirent une fois de plus vers cette source d’émerveillement à laquelle elle puisait une énergie bien particulière. Elle arriva en premier, fit comme la veille un tour à la librairie. La photo qu’elle avait vue la veille se transformer en l’espace de quelques instants était toujours là et avait retrouvé son apparence première. Elle en fut quelque peu déçue, s’attendant à trouver le personnage totalement enfoui sous la pile de navets mais rien de tel. Elle haussa machinalement les épaules et après avoir fait un tour du côté des livres pour enfants, elle s’installa au fond du salon de thé et commanda un thé italien. Elle se plongea dans la lecture d’un petit ouvrage au titre prometteur autour de la cuisine qu’elle avait acheté la veille ici-même. Elle n’eut pas besoin de lever la tête pour sentir sa présence. Lui venait d’arriver. Cette fois, il vint tout de suite s’asseoir en face d’elle. « J’ai l’impression de vous avoir déjà vue, Madame ! » La phrase, le ton lui rappelèrent une réplique de la Cantatrice chauve de Ionesco qu’elle avait vue il y a bien longtemps. Elle lui répondit sur le même ton « Moi aussi, Monsieur, j’ai bien l’impression de vous avoir vu quelque part ! » Ils partirent tous les deux d’un grand éclat de rire. Lui n’avait pas ri depuis si longtemps qu’il en fut tout bouleversé, une larme coula le long de sa joue pour glisser, par pudeur, dans la poche du haut de son pardessus. Elle trempa ses lèvres dans le thé encore bien chaud qui était devant elle. Elle l’aperçut alors, c’était bien elle, avec un nez de clown. Le nez était si gros et grotesque qu’il donnait l’impression d’occuper tout le fond de la tasse. Ce fut à son tour de rire à gorge déployée. « Madame, un peu de retenue tout de même ! » Elle indiqua le fond de sa tasse de son index fin et gracile. Il se pencha mais ne vit là qu’un beau liquide mordoré. Il commanda à son tour un thé et opta pour un thé français. Elle ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil furtif dans la tasse de son voisin et poussa, comme la veille, un « Oh ! » « Madame, madame, remettez-vous enfin ! » « Mais regardez, regardez le fond de votre tasse ! » Il en mourait d’envie au fond de lui mais ne voulait pas céder, comme à chaque fois qu’une femme lui demandait, lui ordonnait de faire quelque chose. Il leva la tête lui signifiant que tout cela n’était que balivernes et qu’il n’en avait cure. Mais une autre femme vint à la rescousse de la première, celle de l’affiche. Elle le fusillait de son regard sombre et lentement tendit son bras et sa main couverte de bagues étincelantes, lui intimant d’accéder à la demande que l’autre, elle, lui avait faite. Pareil à un enfant que sa mère venait de gronder, il baissa les yeux jusqu’à ce qu’ils tombent dans sa tasse où son visage était mangé par un nez, son nez de clown. Que faisait-il là ? Il ne le portait pourtant jamais lorsqu’il sortait… L’aurait-il mis par mégarde, serait-il tombé au fond de la tasse ? Il était perdu… Il la regarda, elle, dont la tête penchait dangereusement au-dessus de son thé. Il profita de ce qu’elle ne l’observait pas pour rapidement plonger son doigt dans le liquide. Du bout de l’index, il fit une observation de terrain qui ne lui révéla rien d’anormal. Le fond de la tasse était lisse.
« Vous avais-je dit, Madame, que j’exerce la profession de clown ? Je travaille au Cirque d’Hiver, non loin d’ici. » « Non, monsieur, vous ne me l’aviez point dit. Mais à mon tour de vous poser une question : auriez-vous pu imaginer que vous prendriez aujourd’hui un thé avec un autre clown ? » « Comment cela, Madame, vous êtes clown ? » « Comme vous l’êtes, Monsieur. Si vous ne me croyez pas, voyez plutôt ! » lança-t-elle en rapprochant sa tasse de son voisin qui n’avait pas quitté son pardessus. » Il se pencha et la vit, le visage illuminé de paillettes, les joues roses et le bout du nez délicatement peint en rouge, un petit chapeau posé sur sa tête comme un oiseau sur sa branche. Elle était ravissante. Il releva la tête mais elle était déjà partie…. Le troisième soir tombait et il sut qu’un quatrième le ramènerait en ces lieux magiques. Au Thé des Ecrivains qui n’était assurément pas un lieu banal.