"Au Thé des Écrivains" de Viviane Tourtet - 1ère partie

  • salon de thé
Au Thé des Ecrivains
une nouvelle de Viviane Tourtet - première partie

Ce lieu ne ressemble à nul autre et c’est bien la raison qui les avait fait échouer là tous les deux ce même soir d’hiver. Elle, n’habitait pas le quartier mais en aimait les vieilles rues dans lesquelles elle venait flâner et laisser voguer son imagination. Dieu sait qu’elle en avait, à revendre même ! Lui, il résidait au bout de la rue mais n’avait jamais eu la curiosité de pousser la porte et d’entrer. Il se demandait d’ailleurs parfois pourquoi il se contentait de son jardin intérieur dont il connaissait par cœur les moindres allées et aléas.

Ce soir-là, ce devait être en décembre, la nuit était déjà tombée et déversait son encre dans les moindres recoins de la rue, enveloppant les passants dans d’épais manteaux noirs balayant les trottoirs. La plupart pressait le pas, les bras chargés de paquets, Noël n’était pas loin. Elle, marchait tranquillement, bien ancrée dans la terre, la tête dans les nuages qui survolaient la ville. Lui, traînait la jambe et dans son for intérieur s’en voulait d’être sorti à pareille heure. Elle et lui se croisèrent sur le trottoir, esquissant chacun un pas de côté pour éviter de se frôler.

Elle, ce fut la lumière du lieu qui attira son regard. Elle s’approcha des vitrines, colla son nez sur un des carreaux humides et froids et s’engouffra dans un univers qui lui parut d’emblée séduisant et tentateur. Lui, passa son chemin, continua jusqu’à l’angle de la rue et décida de revenir sur ses pas. Lorsqu’il repassa devant le magasin, la porte était ouverte et un parfum suave et exotique l’attira comme un aimant jusqu’au seuil. Elle, toujours scotchée à la vitrine, pareille à une enfant, émerveillée par ce qui lui semblait une malle aux trésors. Lui, planté sur le seuil, toutes narines ouvertes, flottant déjà entre deux mondes.

C’est alors que ses yeux croisèrent les siens, non, pas ceux de la passante qu’il avait croisée dehors mais ceux de l’actrice de cinéma qui lui souriait du haut de l’affiche comme d’un balcon. De la main droite qu’elle avait fine et délicate, elle lui fit signe de se rapprocher. Médusé, il chercha fébrilement dans la poche intérieure de son manteau sa paire de lunettes. Il les chaussa en tremblant ce qui déclencha chez l’actrice un éclat de rire. Il ne rêvait pas, la jeune femme dont le buste était pudiquement couvert d’un drapé chatoyant, venait de lui décocher une flèche qui l’atteint en plein cœur. Il parvint à lui répondre, oh c’était un petit sourire timide mais cela ne lui était pas arrivé depuis si longtemps. Il en était si bouleversé qu’il décida de passer un moment dans ce lieu pour le moins étrange mais qui l’espace d’un instant venait de le rajeunir de vingt ans ! Il se dirigea comme hypnotisé du côté droit occupé par un salon de thé, s’installa confortablement sur la banquette et commanda un thé russe parfumé à la vodka.  A chaque nouvelle gorgée qu’il prenait soin de garder en bouche pour en prolonger le plaisir gustatif, il tournait la tête du côté de l’affiche.  Celle-ci ne ressemblait pas aux banales affiches de cinéma mais plutôt à un tableau richement orné.  Sous le titre du film en lettres dorées ou argentées, le portrait de l’actrice aux couleurs riches et sensuelles happait celui qui par malheur ou par bonheur y posait son regard. Ce fut son cas.

Quant à elle, celle qui il y a quelques minutes encore, se demandait s’il était sage d’entrer dans un pareil univers, elle aussi avait franchi le pas de la porte. Après avoir été d’un côté à l’autre du lieu comme si elle cherchait frénétiquement quelqu’un, elle se laissa tomber sur la banquette de cuir moelleuse et comme son voisin, commanda un thé. Le choix ne fut pas facile, non pas qu’il fut trop vaste, mais il laissait à penser qu’il recélait quelque secret. Elle en fut immédiatement convaincue sans très bien savoir pourquoi. Comme elle était restée un peu trop longtemps dehors sans bouger, elle ressentait un vif besoin de se réchauffer et à peine son thé anglais lui fut-il servi qu’elle approcha la tasse de ses lèvres. Elle se frotta immédiatement les yeux. Etait-ce la vapeur qui s’échappait du liquide brûlant qui troublait ainsi son regard. Elle se pencha doucement une seconde fois vers le contenu de la tasse et alors elle crut que son cœur allait lâcher. A la manière des petites tasses chinoises qui laissaient apparaître un beau et fort jeune homme ou une jeune femme aux seins avantageux lorsqu’on trempait ses lèvres dans l’alcool qu’elles contenaient, la sienne lui dévoilait le visage de John Keats qui lui souriait d’un air mélancolique. Elle dut faire un effort pour ne rien laisser paraître de son trouble, plongea résolument ses lèvres dans le thé qui, que voulez-vous, avait quelque peu refroidi mais qu’auriez-vous fait à sa place ?

Deuxième partie