A propos du Centenaire de Gary

  • Gary
Par Nicolas Roux. Photo : D.R.

Cette année on célèbre le centenaire de la naissance de Romain Gary. Pas de chance pour lui, ça tombe la même année que les cent ans de Margueritte Duras. Contrairement à lui, elle a toujours joui d’une aura de grand auteur. Il ne viendrait à l’idée de personne de remettre en cause les qualités littéraires de l’auteur de L’Amant quand Gary, lui, a toujours été discuté. Quand il reçut son premier prix Goncourt, en 1956, pour Les Racines du ciel, on l’a accusé de ne pas maitriser la langue française. Alors que reste-t-il, près de trente cinq ans après son suicide, de Romain Gary ? Une trentaine de livres, beaucoup de légendes et une incompréhension. Eclaircissements.


Le problème de Gary n’est sans doute pas ce qu’il a écrit, mais ce qu’il a été. Trop de vies, trop de fantasmes et trop de légendes. Dans Vie et Mort d’Emile Ajar son testament littéraire, il parlait de « la gueule qu’on lui avait faite ». Une gueule qui lui pesait sans doute mais qu’il avait, si l’on veut être honnête, pas mal contribué à dessiner. A travers ses romans, ses autobiographies romancées, ses looks, ses interviews, il a veillé en tous les cas à ce qu’on ne puisse pas deviner qui il était vraiment. Il a joué toute sa vie à être quelqu’un d’autre, se conformant à l’image qu’on avait de lui : n’étant jamais exactement à l’endroit où on l’attendait. Mais toujours dans l’excès. Il a bâti sa légende et  sa légende l’a parfois écrasé.    

Romain Gary était trop. Trop de choses à la fois. Dans un pays qui aime les choses bien rangées, son côté aviateur-diplomate-mondain-auteur-Don Juan, n’a jamais plaidé en sa faveur. Toutes ses vies étaient suspectes. Toutes ces accumulations étaient douteuses. Difficile de croire que l’on pouvait être bon dans toutes ses disciplines. Alors on préféra penser qu’il n’a jamais excellé dans aucune. Ça décomplexe. Pourtant tout porte à croire qu’il a plutôt bien réussi la plupart des choses qu’il a entreprise. Aviateur, il aurait dû être nommé officier de l’armée française, avant de rejoindre finalement la France Libre dès juin 1940, si sa trop précoce naturalisation ne lui avait pas porté préjudice. Diplomate, il a connu diverses fortunes dans les postes qu’il a occupés, mais il a toujours laissé une trace intéressante, acceptant comme un exercice de style de servir les intérêts de son pays d’adoption. Auteur, il a, hormis deux pièces de théâtre qui n’ont jamais été des succès, toujours plus ou moins rencontré son public. Que ce soit en France ou aux Etats-Unis. Don Juan, il compte de nombreuses conquêtes et a été le mari de la sublime Jean Seberg. On connaît des échecs plus cuisants.  

Mais voilà Gary était plusieurs. Il y avait celui qui se vantait sans le montrer et celui qui se tournait en dérision. Insaisissable. Dans La Promesse de l’aube, par exemple, cette formidable déclaration d’amour à sa mère, il n’a de cesse de vanter ses exploits tout en les minimisant avec humour. Comme s’il s’efforçait de ne jamais se prendre au sérieux. Il affirmait des choses en tapant du poing sur la table, mais il le faisait avec un sourire déconcertant. Impossible de savoir ce qu’il pensait vraiment. Sans doute ne s’aimait-il pas beaucoup. Lui ou l’image qu’il renvoyait de lui-même, ce qui revient un peu au même, surtout quand on est un personnage public. Charmeur et poseur, il avait avoué qu’il aurait bien changé de physique par exemple. Il n’aimait pas sa voix non plus, qu’il disait ne pas être la sienne. Pas sûr non plus qu’il ait beaucoup aimé la vie qu’il s’est imposée pour se conforter aux rêves de sa mère.  

C’est pour elle, pour sa « Mina » qu’il est devenu ce qu’il est devenu. « Tu seras un héros, tu seras un général, tu seras Gabriele D’Annunzio, Ambassadeur de France… tu seras Victor Hugo, prix Nobel » lui a–t-elle ordonné en mettant sa vie entre parenthèses pour que son fils vive à sa place l’existence dont elle s’était privée. Alors, en bon fils, il a fait en sorte de se conformer aux exigences maternelles. Mais sans doute est-ce aussi pour ne pas se confronter à ses propres ambitions. Il est tellement difficile d’être celui qu’on est…  

Alors voilà, Gary a semé le trouble. Pour éviter qu’on ne le juge sur ce qu’il était vraiment, il a préféré minimiser son ampleur ou laisser entendre que son ambition était autre. Il a donné le bâton pour se faire battre. Il s’est, en quelque sorte, positionné en victime, parce que c’était plus confortable. Et parce qu’il a toujours été de ce côté-là. Le moindre peuple opprimé avait sa fraternité. Il doutait de l’humanité toute entière, la sachant coupable du pire, mais continuait de ressentir, au plus profond de lui-même, chaque injustice comme un coup de poignard. Quelque chose de personnel. Gary l’a écrit dans plusieurs livres « le plus grand désespoir, c’est l’impossibilité de désespérer ». Il a construit son œuvre sur ce sentiment. Il aurait voulu être cynique mais il n’y arrivait pas. Cet humour que ses détracteurs prennent pour de la légèreté mal placée, était une arme de défense. Ses multiples identité étaient la traduction de son envie d’échapper à lui-même, de ne pas être un humain, un de ces hommes capables du pire. Dans une interview l’auteur d'Education Européenne avait expliqué qu’il ne répondait jamais favorablement aux demandes de rencontres de ses admirateurs. « Je mets le meilleur de moi dans mes livres, ce n’est pas pour leur montrer le pire. » Belle preuve de lucidité.  

Si Romain Gary n’est pas considéré comme un grand écrivain c’est donc qu’il a tout fait pour. Ou presque. Il laisse malgré tout une œuvre imposante de force et d’humanité. Une grammaire reconnaissable. Et des obsessions qui ne l’ont jamais quitté. Dans son premier roman, écrit à 17 ans et resté inédit jusqu’à cette année où il a enfin été édité, on retrouve déjà les craintes et les doutes qui le poursuivront jusqu’à la fin de ses jours et son humour noir pour désamorcer le pire. L’impression qu’il a pu donner de changer de style dans chaque roman quand on commence à lire son œuvre s’efface quand on se plonge dedans plus profondément. Il y a une unité, une ligne directrice. Comme si Gary, comme tous les grands écrivains, n’avait finalement qu’un seul et même livre, donnant le sentiment à chaque fois d’en écrire un autre. Il n’a rien fait d’autre que tailler le même diamant. Le polir.  

S’il a signé quelques livres de moindre importance, Charge d’âme, roman d’aventures futuriste où des scientifiques capturent l’âme des morts pour la transformer en énergie, ou moins réussis, Europa, trop foutraque et labyrinthique, il a aussi donné des livres fondamentaux (voir les trois indispensables de Romain Gary / Emile Ajar), ambitieux et accessibles. Il serait dommage d’oublier que ce n’est pas parce qu’ils ont connu de vrais succès populaires, que ce n’est pas parce que La Vie devant soi donne à des adolescents qui n’ont pas le goût de la lecture l’envie de lire parce qu’il découvre qu’on peut écrire librement, que les livres de Romain Gary sont des classiques. Et que Roman Kacew, Romain Gary, Shatan Bogat ou Emile Ajar, est un immense écrivain.



Les trois indispensables de Romain Gary / Emile Ajar
Même si demander à un admirateur de Gary ses trois livres préférés revient à lui faire choisir entre son père et sa mère, voici mes trois favoris. Je m’excuse auprès des autres.
Education Européenne parce que c’est le premier à avoir été publié. Parce qu’il a été écrit dans des conditions incroyables, la nuit entre deux missions de bombardements, parce que Gary ne connaissait rien du maquis polonais qu’il décrit mais que c’est confondant de réalité. Parce que ce livre renferme déjà tout Gary. Et que c’est un refuge.  
Adieu Gary Cooper parce que c’est dans ce livre, qui date de 1964, que nait pour la première fois la langue d’Emile Ajar. Pour la première fois Romain Gary construit tout son roman sur cette grammaire particulière. A la première page il écrit : « la barrière du langage c’est quand deux types parlent la même langue. Plus moyen de se comprendre. »  
Les Racines du ciel parce que c’est un des plus beaux titres du monde. Que c’est le premier prix Goncourt qu’il ait obtenu et que la morale de ce roman est sublime. La misanthropie c’est le profond amour de l’homme et le dégoût de ce qu’il a fait de lui-même. De quoi se suicider, non ?  


Il vaut quoi, le premier Gary ?
Il vaut le détour. Graal historique pour les hystériques de Gary parce que l’auteur en a souvent parlé comme de son œuvre fondatrice, refusé par les éditeurs et n’existant alors que sous la forme de deux manuscrits conservés comme des trésors et dont on disait qu’ils ne seraient jamais publiés, Le vin des morts est enfin accessible à tous. Enfin presque. Parce qu’il vaut mieux connaître l’œuvre de Gary avant de se pencher dans ce roman. Cette ballade dans les sous-sol d’un cimetière, où les morts n’ont rien à envier aux vivants en terme de crapulerie, de cruauté et de désespoir, n’a en effet d’intérêt que si l’on y cherche des clés pour comprendre les autres livres de Gary.
On peut alors s’amuser à déceler, déjà, dans ce roman écrit lorsqu’il n’avait que 17 ans, les futures obsessions de l’auteur. On peut alors s’enthousiasmer en découvrant que l’humour ravageur et salvateur était déjà là. Juste à côté de l’angoisse dévastatrice. On peut alors compter les références directes que l’on trouvera dans les autres romans de Gary ou d’Ajar. Mais si on n’a pas ses références là, si on ne possède pas déjà ces quelques clés, il est possible qu’on ne s’enivre pas de ce Vin des morts ou qu’on en sorte avec une drôle de gueule de bois.  

Et les jeunes (auteurs) ils en pensent quoi ?
Karine Tuil : Je l’ai beaucoup lu quand j’avais une vingtaine d’années, mais je le lis moins maintenant. Ça me touche moins. Mais ça reste un grand auteur quand même. Et surtout ca été un choc. Il a souvent été méprisé, pas considéré à sa juste valeur à mon avis. Je pense que son image, son personnage médiatique et mondain, a un peu brouillé les pistes. Pourtant, même si son écriture pouvait sembler moins ambitieuse ou moins littéraire, il disait quand même des choses très fortes. Oui, si on s’en tient à la définition qu’un grand écrivain est celui qui se réinvente et qui possède sa propre langue, Romain Gary était un grand écrivain.  
David Foenkinos : C'est un modèle. C'est incontestable. Si de son vivant il a pu être méprisé, le temps a fait son choix. Ses livres sont lus, étudiés, présents dans notre vie littéraire. On ne peut pas poser la question de savoir s'il est démodé ou non. Il est trop vivant pour l'être. Il sera considéré de plus en plus comme une figure majeure de la littérature car il est à la fois classique, par son art total du roman et sa précision. Et en même temps moderne, par sa fragilité, son rapport à la perte, ses incertitudes.


Bibliographie

Sous le nom de Romain Kacew :

•   1935 : L'Orage (publié le 15 février 1935 dans Gringoire)
•   1935 : Une petite femme (publié le 24 mai 1935 dans Gringoire)
•   1937 : Le Vin des morts

Sous le nom de Romain Gary
•   1945 : Éducation européenne
•   1946 : Tulipe
•   1949 : Le Grand Vestiaire
•   1952 : Les Couleurs du jour
•   1956 : Les Racines du ciel (prix Goncourt)
•   1960 : La Promesse de l'aube
•   1961 : Johnnie Cœur (théâtre)
•   1962 : Gloire à nos illustres pionniers (nouvelles)
•   1963 : Lady L.
•   1965 : Adieu Gary Cooper (The Ski Bum)
•   1965 : Pour Sganarelle (Frère Océan 1) (essai)
•   1966 : Les Mangeurs d'étoiles (La Comédie américaine 1)
•   1967 : La Danse de Gengis Cohn (Frère Océan 2)
•   1968 : La Tête coupable (Frère Océan 3)
•   1969 : Adieu Gary Cooper (La Comédie américaine 2)
•   1970 : Chien blanc
•   1971 : Les Trésors de la mer Rouge
•   1972 : Europa
•   1973 : Les Enchanteurs
•   1974 : La nuit sera calme (entretien fictif)
•   1975 : Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable
•   1977 : Clair de femme
•   1977 : Charge d'âme
•   1979 : La Bonne Moitié (théâtre)
•   1979 : Les Clowns lyriques
•   1980 : Les Cerfs-volants
•   1981 : Vie et mort d'Émile Ajar (posthume)
•   1984 : L’Homme à la colombe (version posthume définitive)
•   2014 : Le Sens de ma vie. Entretien

Sous le pseudonyme de Fosco Sinibaldi
•   1958 : L’Homme à la colombe

Sous le pseudonyme de Shatan Bogat
•   1974 : Les Têtes de Stéphanie

Sous le pseudonyme d’Émile Ajar
•   1974 : Gros-Câlin
•   1975 : La Vie devant soi (prix Goncourt)
•   1976 : Pseudo
•   1979 : L’Angoisse du roi Salomon

Filmographie

•   1968 : Les oiseaux vont mourir au Pérou
•   1972 : Police Magnum / Kill !